La faim blanche

J'ai lu le mois dernier « La faim blanche », de Aki Ollikainen. Cet écrivain finlandais décrit un épisode terrible et méconnu de la proto-histoire de la Finlande qui était alors le Grand Duché de Finlande et appartenait à la Russie. Pendant les années 1866 à 1868, 270 mille finlandais sont morts, pour l'essentiel de faim et de maladies, sur une population totale de 1.7 millions d'habitants.

Dans cette sépulture repose 400 victimes de faim et de maladie de la Grande Famine de 1867-1868

Alors que l'épisode de la famine qui a touché l'Irlande quelques années plus tôt s'est traduite par une révolution, la Grande Famine, telle désignée par les finlandais, a été vécue comme un acte divin inéluctable, Luther oblige, et pourtant..

Si les conditions météorologiques qui ont provoqué cette pénurie alimentaire sont bien réelles, elles ne sont pas exceptionnelles au regard de cette période de fin du petit Age Glaciaire. Ce sont les décisions politiques des dirigeants fennomanes de l'époque qui ont aggravé, si ce n'est provoqué, cette catastrophe humanitaire.

Au début du XIX siècle, l'agriculture au Grand Duché de Finlande, russe depuis 1809, est principalement le fait de petits agriculteurs indépendants, les grandes exploitations sont rares. Mais en 50 ans, la population va doubler et les exploitations vont devenir plus grandes avec d'avantage d'ouvriers agricoles, sans terre.

Un gel soudain à la fin de l'été va être la cause récurrente de l'échec des récoltes dès 1856. À partir de cette date, il n'y a pas d'années sans perte de récolte quelque part dans le pays et la mortalité augmente localement à chaque fois.

Le prolétariat rural sans terre n'a aucun moyen de se procurer des vivres par lui-même, et dépend des fermiers. Sans embauche, les ouvriers n'ont d'autre choix que de devenir mendiants et/ou voleurs. Quant aux nombreux petits agriculteurs touchés par la perte des récoltes, ils hypothèquent leurs exploitations pour acheter des semences pour les semis de l'année suivante.

Johan Vilhelm Snellman, qui a désindexé le mark finlandais du rouble.

J.V. Snellman, sénateur et activiste fennomane, « ministre des finances » du Grand Duché de Finlande est le principal responsable de la catastrophe qui va suivre. Il met en place une réforme monétaire pour rendre le mark finlandais indépendant du rouble et le lie à l'étalon-argent en 1865.

Une déflation va suivre ce changement monétaire. Les agriculteurs ont plus de difficulté à rembourser leurs dettes alors qu'ils obtiennent des prix plus bas pour leurs produits. Ils n'ont pas d'autre choix que de licencier leurs ouvriers et de vendre des parts de leur exploitation pour payer leur hypothèque.

En 1867, la récolte a été perdue partout dans le pays, sauf dans les régions côtières et en Laponie. Les autorités ne réalisent pas rapidement ce qui se passe. Et Snellman ne veut pas « gaspiller » d'argent pour importer des céréales parce qu'il pense que cela met sa réforme monétaire en péril.

Quand finalement il emprunte de l'argent, il est trop tard, les céréales sont devenus rares et chères. L'hiver arrivé tôt en 1867 et les mers gelées empêchent la venue de l’approvisionnement par la mer et par la terre, c'est très difficile. Il faut 14 jours pour rallier Saint-Pétersbourg à Turku en diligence (550 km).

Avec une rigueur luthérienne, les autorités ne veulent pas distribuer les secours aux affamés sans contre-parties pour ne pas encourager la « paresse parmi les classes inférieures » (comme avec la Grèce récemment !). « La famine retranche à la nation ses éléments les plus faibles, comme le jardinier élague les mauvaises branches d’un pommier ! »  (Snellman).

Famille mendiante sur la route. Peinture de Robert Wilhelm Ekman de 1860.

Dès l'automne de 1867, les affamés commencent à fuir leurs régions d'origine et les routes deviennent noires de monde. Une foule interminable et malade, s'est mise en route vers le sud du pays dont les récoltes sont relativement indemnes. Les autorités essayent d'arrêter cet exode et renvoient les gens dans leurs régions, mais en vain.

Comme solution miracle, le gouvernement invente les « fabriques » locales, sorte d'hospice des pauvres, dont le but est de fournir de la soupe en échange de travail. Il y a tellement de pauvres qui s'y entassent qu'elles ressemblent à des camps de concentration. Les maladies y sont virulentes. En avril et mai 1868, le nombre de décès explose, il est cinq fois plus élevé que les naissances.

Les fabriques, où les affamés fabriquaient leur propres cercueils contre de la soupe.

Pendant cette seule année, 138 mille personnes sont mortes en Finlande, soit 7,7% de la population. À l'automne, le nombre de décès baisse et les épidémies également, après avoir fait des ravages. La récolte de céréales est bonne, ce qui met définitivement fin à la Grande Famine de Finlande.

Le climat en Finlande au 19ème et 20ème siècle

Il n'y a que 2 enregistrements longs des températures moyennes mensuelles en Finlande qui permettent de connaître le climat autour et pendant la période de la grande famine. Il n'y a pas eu de grandes éruptions volcaniques dans la région à cette époque qui auraient pu expliquer une modification soudaine du climat. (fichier source des données et graphiques)

La station météo de Helsinki-Seutula a un enregistrement de 1829 à 2013. La station suédoise de Haparanda située à la frontière de la Finlande au bord de la Baltique (proche du cercle polaire) a un enregistrement de 1860 à 2009. Les hypothèses qui tentent d'expliquer les variations climatiques de l'ère préindustrielles sont principalement liées à la variabilité orbitale de la terre provoquée par la masse des grandes planètes (cycle de Milanković). Elles agissent également sur l'activité solaire (cycle de Swabe).

Hiver météo : décembre n-1, janvier n, février n

Sur ces graphiques des hivers météorologiques (décembre-janvier-février) de Haparanda et d'Helsinki, ceux de la période 1860-1870 ne sont pas exceptionnellement froids. A remarquer que la tendance depuis 1930, est au refroidissement ( -0,6°C/siècle Hki., -0,3°C Hap.)

Printemps météo :  mars - avril - mai

Le printemps de 1867 (mars-avril-mai) est le plus froid de toute la période de mesure aussi bien à Helsinki qu'à Haparanda. A noter une hausse continuelle de la tendance de 2°C environ par siècle sur toute la période de mesure.

Été météo : juin - juillet - août

Sur la période de mesure, l'été 1867 est très froid au nord en mai et juin, ce qui retarde les plantations, mais il n'est pas le pire au sud. La tendance depuis 1930 est à la stabilité des température de mai-juin-juillet.

Automne météo : septembre - octobre - novembre

À part août et septembre 1867 qui sont un peu plus frais que la moyenne de la période 1860-1891, les automnes météos de 1866 à 1868 ne se distinguent pas particulièrement. A noter une forte baisse de la tendance linéaire des température de -1,1°C sur Helsinki et de -0,5°C sur Haparanda à partir de 1930. Le refroidissement de l’automne et de l'hiver, le réchauffement du printemps et la stabilité de l'été me fait penser à une arrivée plus précoce des saisons. Ou pas 🙂

Comparaison Helsinki-Haparanda / Moyenne 1860-1891

À part le printemps exceptionnellement froid de 1867 et un été froid dans le nord de la Finlande, cette période de fin du Petit Age Glaciaire ne se distingue pas énormément de la période 1860-1891.

C'est bien la prolétarisation de l'agriculture ajouté à l’égoïsme des gros propriétaires terriens, le tout aggravé par les décisions politiques et monétaires bornées du gouvernement fennomane, qui ont favorisé ces conséquences dramatiques pour la population finlandaise...
... Et non pas la fatalité climatique divine !
🙂

J'ai réalisé les graphiques à partir des données météo accessibles de l'Institut royal météorologique des Pays-Bas qui fait partie de l'European Climate Assessment & Dataset project.

Reconstitution de la température de l'arctique.
https://tuhat.helsinki.fi/portal/en/publications/pairwise-comparison(68eef230-faef-4888-a0ca-8bc6a46edf5a).html

J'ai également joint ce graphique extrait de l'article scientifique « Pairwise comparisons to reconstruct mean temperature in the Arctic Atlantic Region over the last 2,000 years » de Sami Hanhijärvi, Martin P. Tingley et Atte Korhola. Ce graphique est une reconstruction multi-proxies du climat de l'Arctique des derniers 2000 ans.

La Grande Famine - Températures reconstituées multi-proxies

J'ai utilisé l'écart par rapport à la moyenne (anomalie) des températures de la période mesurée plutôt que la valeur réelle. Cela revient au même, mais cela montre en degrés l'écart réel par rapport à la moyenne sur cette période. Seul le graphique et le tableau qui compare les températures mensuelles d'Helsinki et d'Haparanda de 1860 à 1870 utilisent les valeurs mesurées.

Ci dessous les cycles de Schwabe reconstitués qui indiquent l'activité solaire à partir du nombre de taches. La période 1866-1868 est une période de très basse activité entre les cycles 10 et 11, au minimum de la courbe.

Les cycles 10 à 13 des taches solaires. Reconstruction des cycles 10 et 11

See you later, comme dirait notre défenseur de la francophonie 😉