L’homme tropical

J’ai lu récemment que l’homme moderne était d’origine « tropicale ». On lit d’habitude que Sapiens-sapiens est originaire d’Afrique orientale. Ce mot, par association d’idée, m’a fait immédiatement pensé au climat, à la « chaleur tropicale », alors que le mot « Afrique » ne m’avait pas fait réagir.

Hier, en lisant « Cœur de chien », une nouvelle satirique et fantastique de Mikhaïl Boulgakov (1925), j’ai les neurones qui ont fait « tilt » ! Le roman raconte l’histoire d’un chien qui se transforme en homme à la suite d’une greffe de testicules et d’hypophyse d’origine humaine !

Le tilt n’est pas venu de la greffe proprement dite, mais du fait que le chien perde ses poils et devienne nu. Et là soudainement j’ai repensé à la phrase sur l’origine tropicale de l’homme moderne.

Mais bon Dieu, mais c’est bien sûr ! Homo, ce mammifère apparu en Afrique n'a ni plumes, ni fourrure parce que ce n'était pas un avantage sélectif en Afrique. Au contraire, dans un environnement climatique très chaud et une fois sorti du couvert des arbres, une peau nue, c'est idéal pour transpirer et se rafraîchir !

Jebel Irhoud - Homo Sapiens sapiens
https://fr.wikipedia.org/wiki/Djebel_Irhoud

Les récentes découvertes de fossiles d'homme moderne en Afrique du Nord (Djebel Irhoud, Maroc) montrent qu'il serait apparu vers -320 mille ans , pendant l'interglaciaire qui a suivi la grande glaciations de Mendel au Pléistocène moyen. Néandertal, un autre sapiens un peu plus ancien mais européen, apparaît en Espagne vers -430 mille ans, pendant le long interglaciaire précédent (fossiles de Sima de los Huesos).

Sima de los Huesos, Espagne - Néandertal
http://www.atapuerca.tv/atapuerca/fosiles_huesos.php

Ces deux cousins sont les descendants d'un homo plus ancien qui a commencé à tailler des bifaces il y a 1.8 millions d'années. Par un curieux hasard, c'est aussi le début d'un interglaciaire (Donau-Günz) qui durera 600 mille ans ! Ces chasseurs-cueilleurs en profiteront pour apprendre à utiliser le feu qui rend leurs aliments plus digestibles (accessoirement les grottes plus chaudes, si besoin), et ils utiliseront les peaux des animaux tués pour se couvrir en cas de fraîcheur. Nomades, ils partiront en petits groupes à la conquête de l'Europe et de l'Asie, probablement en suivant les migrations des troupeaux.

Biface - 300 000 ans - Saint-Acheul, Somme, France
https://www.photo.rmn.fr/archive/97-002165-2C6NU0SNLM63.html

Revenons à notre premier Sapiens-sapiens. Pendant l’interglaciaire (Mindel-Riss), il fait beaucoup plus chaud qu’aujourd’hui (+2 à +3°C). Le taux de CO2 est supérieur à 300 ppmv (partie par million en volume soit 0.03% de l'atmosphère). Cette mesure est obtenue à partir des quelques atomes de COprésents dans les bulles d'air emprisonnées dans la glace de l'Antarctique et présuppose qu'elles sont restées entièrement confinées et n'ont pas diffusé pendant 300 mille ans ! Plus l'eau est froide, plus le CO2 y est soluble et la pression phénoménale des 3 kilomètres d'épaisseur de glacier provoque des surfusions partielle dans la glace !

La glaciation suivante, la glaciation de Riss, va durer de -310 à -130 mille ans. Elle atteint son extension maximale peu avant qu'elle ne se termine, après avoir connu deux périodes relativement douces vers -240 mille ans (un mini interglaciaire) et de -220 à -190 mille ans.

Sapiens sapiens au mont Carmel - Israël
http://www.lemonde.fr/sciences/article/2018/01/25/decouverte-en-israel-du-plus-ancien-homo-sapiens-hors-d-afrique_5247195_1650684.html

La découverte récente de fossiles en Israël (mont Carmel) suggère que Sapiens-sapiens, pas con, a profité de cette période douce  pour aller visiter le Moyen-Orient. Mais il attend l'Eémien (Riss-Würm), l'interglaciaire suivant  dont la température est supérieure de +2 à +3°C par rapport à maintenant, pour partir en balade vers l'Est. Pendant cette période interglaciaire qui a duré de -130  à -115 mille ans, le taux de CO2 est de 290 ppmv. Des fossiles vieux de 80 mille et 120 mille ans ont été découverts dans la grotte de Fuyan, au Yunnan en Chine.

Des Chinois « modernes » vieux de plus 80 000 ans
http://www.lemonde.fr/sciences/article/2015/10/14/des-chinois-modernes-vieux-de-plus-80-000-ans_4789521_1650684.html

Vers -60 mille ans, pendant la glaciation Würm, la suivante et dernière de la préhistoire, Néandertal a un fort coup de blues et sa population décroit drastiquement pendant la forte baisse des températures qui se produit à cette époque. Il laisse ouverte la porte du frigo de l'Europe à Sapiens-sapiens qui va s'y s’engouffrer vers -50 mille ans, quand les températures remontent de plusieurs degrés.

Les températures vont de nouveau baisser et atteindre la période la plus froide de tout le Pléistocène vers -20 mille ans (avant J.C) et marquer le début du Tardiglaciaire. La température va ensuite remonter rapidement puis s’effondrer brutalement de nouveau vers 11 mille ans avant JC.

L'Holocène, notre interglaciaire, commencera 1300 ans plus tard après une nouvelle remontée brutale des températures, mettant fin à la glaciation de Würm .

Forage de Vostok
Forage de Vostok, Antarctique, Petit et al. Le taux de CO2 suit le changement de température avec un décalage de quelques centaines d'années. Le CO2 est plus soluble dans l’eau froide que chaude. La concentration de poussière est liée au vent qui souffle sur les terres qui deviennent désertiques par la mort de la végétation, à la chute des grosses météorites et au volcanisme.
https://www.researchgate.net/publication/200033381_Climate_and_atmospheric_history_of_the_past_420000_years_from_the_Vostok_Ice_Core

Ce qui est remarquable, c’est que pendant cette période  excessivement froide, sèche et poussiéreuse de la fin du Pléistocène, la vie végétale a frôlé l'extinction. Le taux de CO2 est tombé à 180 ppmv. À 150 ppmv, la végétation s’étiole et se dessèche, la photosynthèse n’est plus suffisante malgré les stomates ouvertes au maximum. À 100 ppmv, il n'y a plus de photosynthèse chez les plantes à feuilles et c'est la cata !

La caractéristique de la flore en Europe centrale à cette époque , c'est une végétation de toundra, une végétation sans arbre. La limite altimétrique de la forêt continue est 1500 à 1800 mètres plus basse que celle d'aujourd'hui, soit une température inférieure de 10 à 12°C par rapport à notre période actuelle. Mais le froid, la sécheresse et le vent ne sont que les trois premiers cavaliers de l'Apocalypse du Tardiglaciaire. Ils ont le même effet physiologique principal : empêcher la germination qui est le quatrième cavalier, la mort !
La couverture végétale de l'Europe pléistocène

C'est également pendant cette même période de la fin du Pléistocène, de -50 à -10 mille ans,  que la quasi totalité des mammifères, des oiseaux et des reptiles de plus de 45 kg vont disparaître d'Europe, d'Amérique, d'Australie et d'Asie du Nord, une extinction de masse ! La mégafaune ne va subsister presque intacte qu'en Afrique sub-tropicale et en Asie du sud. L'homme n'y est pour rien cette fois, avec le même résultat, qu'il soit présent ou pas.

Rhinocéros laineux - Coelodonta antiquitatis
https://fr.wikipedia.org/wiki/Rhinoc%C3%A9ros_laineux

Mais heureusement, Dieu est pote avec Sapiens-sapiens. Après qu'Ève ait donné la pomme à Adam, voila que tous les deux s'aperçoivent qu’ils sont à poil sans poil, les pauvres ! Mais Dieu est là, ouf ! Gen. 3.21 : « L'Éternel Dieu fit des habits en peau pour Adam et pour sa femme, et il les leur mit ».
Merci Dieu !

Et oui ! L’homme moderne sait maintenant se faire de vrais habits en peau tannée. C'est vers -20 mille ans qu'il utilise des aiguilles à chat, en os ou en ivoire, avec des fibres végétales ou des tendons comme fil à coudre. Enfin il peut s'habiller de plusieurs couches de vêtements et sous-vêtements et continuer de chasser sans gène, même en bordure des glaciers.

C'est le génie inventif de Monsieur Sapiens-sapiens et ses incroyables talents manuels de précision, tant dans la fabrication de ses outils que dans ses techniques de chasse ou de couture qui vont lui permettre de s’affranchir de son absence de fourrure naturelle et survivre dans ces conditions particulièrement difficiles en Europe. C'est un des rares mammifères de plus de 45 kg qui va survivre !

Aiguilles à chat en os
https://www.grandpalais.fr/fr/article/lage-de-pierre

Il fabrique des pointes de flèches en silex vers -50 mille ans, ce qui suppose l'invention de l'arc à la même époque (les artefacts trouvés sont plus tardifs). Vers -20 milles ans, il invente le propulseur de sagaie qui en augmente considérablement la portée. Ces deux inventions vont lui permettre de chasser un gibier devenu plus petit et plus rare, çe qui tombe à pic, vu les circonstances ! 

 Néandertal, avec qui Sapiens-sapiens a eu des relations coquines à plusieurs reprises depuis plus 100 mille ans, n'a pas acquis son habileté technologique - ou ne l'a pas voulu, le premier écolo ? Il va disparaître pendant ce grand minima glaciaire, premier réfugié climatique, coincé au sud de l’Espagne - ou décroissance voulue pour ne pas épuiser la planète ? Je plaisante !

Y est-il mort de faim, de froid, de maladie ou tout simplement s'est-il éteint à cause d'une fécondité trop faible - parce qu'il n'avait plus envie de lutiner sa femme, étant lui-même ensorcelé par ses jolies cousines voisines ? Nul ne le sais. La grotte de Gorham à Gibraltar est son dernier habitat connu.

Pendant que Néandertal se transforme en poussières dans le sud de l'Europe, Sapiens-sapiens profite du niveau particulièrement bas des mers, (-120 mètres plus bas qu'aujourd'hui), pour envahir vers -50 mille ans, l'Océanie à pieds et à sec, à la même époque où il s'installe en Europe. Toujours prêt à satisfaire sa curiosité, il profite de l'absence de glace vers -20 mille ans sur la bande de terre qui relie l'Asie à l'Alaska en travers du détroit de Béring pour partir camper en Amérique.

Clovis stone points from the Drake Cache of Colorado
https://insider.si.edu/2012/05/3d-imaging-adds-remarkable-dimension-to-understanding-of-north-americas-clovis-stone-points/

L'Holocène commence en 9700 ans avant JC. Entre -8000 et -4000, la chaleur et l’humidité atteignent leur maximum. Les températures vont être supérieures à celles d’aujourd’hui de +1 à +2°C. C'est au Moyen-Orient au tout début de l'Holocène que l’homme moderne profite de son temps libre le ventre plein, pour inventer l’élevage et l’agriculture, puis la métallurgie et le tissage un peu plus tard. Il est devenu sédentaire. C'est plus cool que de courir après des grosses bestioles plus ou moins dangereuses !

À noter que certaines études sur le taux de CO2 calculé à partir de l'indice stomatique foliaire (densité des stomates des feuilles fossilisées) montre un taux supérieur à celui mesuré dans les bulles d'air de la glace. Pendant l'optimum de l'Holocène vers - 7800 ans BP (before present) soit 5800 ans avant JC, la concentration est de  330 ppmv en moyenne pour 260 ppvm dans la glace. C'est autant qu'en 1974 et bien plus que les 280 ppmv du début de l’ère industrielle (406 ppmv en 2017).

Reconstructed CO2 concentrations for the time interval between ≈8,700 and ≈6,800 calendar years B.P. based on CO2 extracted from air in Antarctic ice of Taylor Dome (left curve; ref. 2; raw data available via www.ngdc.noaa.gov/paleo/taylor/taylor.html) and SI data for fossil B. pendula and B. pubescens from Lake Lille Gribsø, Denmark (right curve; see Table ​Table1).1). The arrows indicate accelerator mass spectrometry 14C chronologies used for temporal control (Table ​(Table1).1). The shaded time interval corresponds to the 8.2-ka-B.P. cooling event (3–12). Quantification of mean CO2 concentrations is based on the rate of historical CO2 responsiveness of the European tree birches (Fig. ​(Fig.1);1); ±1σ CO2 estimates are derived from the standard deviation of the SI mean values.
https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC129389/

Moralité :

C'est principalement pendant les périodes chaudes du Pléistocène que le genre homo a prospéré et s'est propagé sur la Terre. C'est principalement pendant les transitions froides que toutes les différentes espèces d'homo sapiens, hormis l'homme moderne, ont disparu.

C'est pendant les interglaciaires et les périodes où le climat était le plus doux, synonyme de nourriture plus abondante, que Sapiens-sapiens a eu plus de temps libre pour imaginer de nouveaux outils et améliorer ses chances de survie quand les conditions devenaient moins favorables.

Le risque mortel pour le Sapiens-sapiens du futur, c’est l'arrivée inéluctable de la prochaine glaciation. Les six dernières se sont produites dans un cycle approximatif de 100 mille ans avec des interglaciaires de 10 mille ans. Il y a deux exceptions, une courte de quelques milliers d'années seulement vers - 240 mille ans quand sapiens sapiens s'installe au Moyen Orient et une longue de 30 milles ans à la naissance de Néandertal en Espagne vers -430 mille ans. Il n'y a pas de raisons objectives connues que ce cycles glaciation-déglaciation change. Et notre interglaciaire a déjà plus de 11 mille ans au compteur..

Les deux tiers des terres cultivables sont situées dans l'hémisphère nord et un bon nombre aux latitudes congelables ou sous climat boréal. Le refroidissement des océans fera baisser le taux du CO2 atmosphérique ce qui entraînera une baisse de la productivité agricole. La sécheresse consécutive au refroidissement désertifiera davantage les zones tropicales.  Il n'y aura plus assez de de terres fertiles pour nourrir l’humanité.

Importance des terres agricoles recouvertes de glace ou sous climat boréal en période glaciaire

L'Apocalypse (6, 1-8)

Le cavalier blanc (la glace ?) arrive en premier et conquiert le monde.
Le second est rouge, il apporte le conflit entre les peuples.
Le troisième est noir et amène la stérilité des terres et l'amaigrissement des bêtes et des hommes.
Le dernier est blême. Il apporte la maladie, puis met fin à toute vie sur la Terre des hommes.

Sympa cette prophétie ! un copié-collé de la fin du Pléistocène avec l'extinction de la mégafaune - genre homo compris - comme pronostic pour la fin de notre interglaciaire ? 😉

Nous ne sommes pas encore arrivé là, je l'espère ! Mais il faut quand même constater qu'en ce moment même, le froid fait déjà vingt fois plus de morts que le chaud !
Risque de mortalité attribuable à des températures ambiantes élevées et basses: une étude observationnelle multi-pays